vendredi 9 février 2018

Challenge Manga Suki : Janvier
Partie I

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Pour bien commencer, avec un peu de retard comme il se doit (encore mille excuses !) ce Challenge 2018 et la nouvelle année, le thème était celui d'un "manga évoquant un nouveau départ ou une reconversion". 

Vous retrouverez ci-dessous la parole de six lecteurs qui ont été bien inspirés pour prendre leur plume. Le résultat est un vrai petit voyage, une incitation à la découverte de titres qui m'ont tous l'air (ou sont) plus jolis les uns que les autres... N'hésitez-pas à suivre ces lecteurs sur leurs réseaux sociaux, cela en vaut la peine.. 💸


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offre également un voyage entre les pages de Animeland...


Lorsque le thème du nouveau départ a été évoqué, j'ai immédiatement pensé à Chiisakobé. Tout d'abord parce qu'il s'agit du nouveau départ de son auteur. Minetaro Mochizuki en avait assez des contraintes éditoriales et du poids de son responsable sur ses mangas, alors il s'est mis à faire des œuvres plus intimistes, qui lui tiennent à cœur. Ce tournant dans sa carrière se retrouve jusque dans son nom, puisqu'il en change la graphie à partir de Tokyo Kaido. En plus ce renouveau a payé, l'auteur ayant remporté un prix au renommé Festival d'Angoulême avec ce même Chiisakobé. Mais si j'ai choisi ce manga, c'est tout de même bien plus pour ce qu'il raconte que pour les anecdotes sur sa création. 

Dès le départ de l’œuvre, on découvre une entreprise réduite en cendre, dont les deux gérants ont trouvé la mort dans un incendie. Cette charpenterie, c'est leur fils, Shigeji, qui en prend naturellement la direction. Il y était destiné. Seulement le garçon qui se présente avec de longs cheveux et une grosse barbe ne connaît pas grand chose du terrain... Il a passé ses dernières années plongé dans les livres avant de faire le tour de monde. Mais voilà que du jour au lendemain il se retrouve avec une responsabilité : remettre l'entreprise sur pied. 

Avec Chiisakobé on plonge en plein dans la vie d'adulte, et ce qui est intéressant se situe dans le soin que Shigeji porte aux paroles de son père : agir avec volonté et humanité. Des mots importants qui se retrouvent tout au long du manga. Car Chiisakobé n'est pas juste l'histoire de ce charpentier qui n'en fait qu'à sa tête, le manga met également en scène Ritsu. Elle aussi vient de perdre sa mère. Elle se retrouve seule, sans toit, avant de se faire engager comme fille au pair chez son ami d'enfance. Du haut de ses 20 ans, la petite Ritsu recueille ni plus ni moins 5 enfants orphelins, rejetés de tous. Ils l'aident à grandir évidemment, mais c'est aussi à travers cet acte que se retrouve la valeur d'humanité qui plane sur le manga. 

Minetaro Mochizuki rend son récit d'autant plus touchant en mettant en scène des personnages qui ont du mal à s'exprimer. Plus que par les mots, on va comprendre le sentiment d'un tel par un plan rapproché sur sa mine boudeuse ou alors via un gros plan sur son poing serré. C'est une œuvre très douce qui accorde du temps de parole aux non-dits. En parcourant ce manga j'ai donc été sous le charme de ce duo de grands gamins qui se retrouvent du jour au lendemain avec d'importantes responsabilités sans jamais perdre leur caractère obstiné. J'adore tellement les valeurs humaines et intemporelles prônées par Chiisakobé que me replonger dans cette œuvre m'a émerveillé à nouveau.




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Bonjour à tous, d’abord je tiens à remercier Rose de me laisser participer à ce challenge, qui est une super idée qui m’a tout de suite enthousiasmée. Pour commencer l’année rien de mieux qu’un récit sur un nouveau départ pour se motiver tout le reste de l’année.

Ce thème m’a enchanté, effectivement, comme beaucoup je pense, j’ai eu des moments difficiles dans ma (petite) vie mais où j’ai su reprendre le contrôle. En premier lieu en lisant le thème j’ai direct pensé à Jumping de Asahi Tsutsui, puis à Barakamon, Silver spoon… puis le mois avançant je n’arrivais pas à me décider. C’est alors qu’un peu au hasard dans un café manga je commence le premier tome de Arte de Kei Ohkubo aux Éditions Komikku.

C’est la révélation ! Ce titre colle parfaitement au thème puis c’est un véritable coup de coeur au bout de seulement quelques pages. En effet Arte nous raconte l’histoire d’une jeune aristocrate qui se prénomme Arte qui envers et contre tout rêve de devenir artiste peintre. À une époque où la place de la femme est au foyer, Arte va se montrer courageuse et obstinée pour réaliser ce rêve dans ce milieu misogyne qui ne veut pas d’elle. Sa persévérance va l’amener jusqu'à l’atelier de Léo qui après avoir été convaincu par les convictions de Arte, prendra celle-ci comme apprentie. « Je sais que ce n’est pas facile pour une femme de vivre par ses propres moyens mais c’est une rage irrépressible que je porte en moi qui me pousse à aspirer à une vie autonome. J’ignore où tout cela va me mener mais je veux être formée pour pouvoir vivre de mon art et de mon travail ». Ce discours d’Arte désigne alors son nouveau départ en tant qu’artiste et femme indépendante.

Comme je l’ai dit précédemment cette lecture est un coup de coeur, de part son personnage principal qui est une battante et énergique artiste qui ne nous rendra pas indifférent comme tous les personnages qu’elle rencontrera. Justement les personnages secondaires sont importants dans le développement du récit, car ils vont amener Arte à se questionner et avancer pour ainsi imposer sa place auprès du milieu artistique de Florence. À la renaissance où le modèle du courtisan italien est le plus en vogue et inspire l’Europe, Arte se présente comme une référence de l’émancipation de la femme. C’est ce point là précisément qui m’a le plus plu dans ma lecture et le combat d’une femme pour devenir l’égal des hommes.

En dehors du scénario, que dire du dessin qui est tout simplement magnifique !! Celui-ci est riche et très détaillé que ça soit les personnages, les décors ou les robes le trait de Kei Ohkubo est sublime, un régal pour les yeux !

Arte est pour moi un quasi sans faute, mon seul regret est de ne pas en apprendre plus sur le Cinquecento. Vous l’aurez compris je vous recommande chaudement la lecture de Arte, qui dépeint l’apprentissage d’une femme dans un milieu masculin, qui ne restera pas sur ses acquis et se remettra en question tout le long du récit dans sa quête d’indépendance.
PS: Léo <3




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N.H.K. ni Yōkoso! ou  Bienvenue dans la NHK est un manga scénarisé par Tatsuhiko Takimoto et dessiné par Kenji Oiwa, paru entre Juin 2004 et Juin 2007 dans le magazine Shonen Ace au Japon, puis sera édité aux éditions Kadokawa Shoten. Le manga en France lui, paraîtra aux éditions Soleil entre octobre 2008 et novembre 2009 avant que la maison d’édition décide d'arrêter la production après avoir terminé la série. Le manga est une adaptation du roman de Tatsuhiko Takimoto, avec des illustrations de Yoshitoshi Abe (à qui la réputation n’est plus à faire, et je ne peux que vous conseiller d’aller voir son travail sur la série d'animation Serial Experiment Lain, ou encore sur le manga Lucika Lucika qui est publié aux éditions Ki-oon.)

Dans Bienvenue dans la NHK, un jeune homme nommé Tatsuhiro Satō, se retrouve à devoir ouvrir la porte de chez lui pour répondre à celle-ci, le problème étant qu’il est un hikkimori et ce depuis plusieurs années et se retrouve donc à paniquer et angoisser de la moindre interaction sociale. Il rencontre à l'ouverture de cette porte une fille s'appelant Nakahara Misaki, qui contrairement à l’idée qu’il se fait, ne le méprise pas. Bien au contraire, celle-ci s'intéresse à lui et lui offre son aide à travers un projet dont elle a le secret. Il découvrira également que son voisin de palier est un otaku chevronné s'appelant Koaru Yamazaki, qui est un ancien élève issu du même lycée que notre protagoniste.

Bienvenue dans la NHK est une œuvre qui perturbe grand monde, car bien que le phénomène de Hikkimori soit très connu au Japon, il l’est peu dans le reste du monde. Et même si peu de personnes peuvent se reconnaître dans un cas aussi extrême, beaucoup le peuvent dans la réflexion de notre personnage. Satou, se sent oppressé lorsqu'il doit affronter la société, son envie de se battre contre la vie est comme une vague, qui vient et repart aussitôt. Il n’est absolument pas satisfait de sa condition sociale (ce qui se comprend), et va se réfugier dans divers subterfuges comme la drogue, les jeux vidéo etc.

D'un autre côté, nous avons la confrontation de ce personnage avec celui de Misaki, qui est assez mystérieuse. Nous savons peu de chose, elle a un petit boulot que nous pouvons apercevoir lorsque Satou tente de reprendre sa vie en main lors du premier tome, elle aime les chats, plus tard nous connaîtrons son adresse mais cela ne va pas vraiment plus loin au début. Bien qu’elle semble déterminée à aider Satou, notre personnage ainsi que le lecteur ne peuvent s’empêcher de se méfier de ce personnage si mystérieux, et le lecteur ne fera que suivre la chute de Satou dans la paranoïa parfois en y trouvant du sens. Le désespoir de Satou le tire ainsi vers son autre bouée de secours, son voisin de palier, Yamazaki. La différence étant que celui-ci ne le fait pas spécialement avancer, mais plutôt fuir. La sensation de « bulle » est clairement visible à travers l’appartement de son voisin qui est empli de figurines et poster de ses personnages d’anime préférés. Mais notre personnage aura aussi tendance à se réfugier dans le passé, à travers le biais d’une ancienne camarade de classe qui souffre de paranoïa et de dépression. Ces deux personnages vivront une expérience forte ensemble qui sera le point culminant de l’œuvre et qui ramènera à la réalité assez brutalement notre personnage.

Mais bien que Bienvenue dans la NHK montre un message assez sombre, l’œuvre joue beaucoup du comique (et pathétique) de situation et on se retrouve à rire des situations qui sont pourtant désespérées. Un bon moyen de prendre du recul à mon goût et de ne pas prendre le tout avec un ton grave même si le comique ne fait en rien oublier certaines réflexions évoquées plus tôt dans le manga.

Tout au long du récit, l'auteur s'efforce de faire prendre conscience à son personnage la réalité qu'il l'entoure, mais on a cette sensation qu'il n'arrive pas à l'attraper, son personnage allant automatiquement se réfugier ailleurs pour échapper à ses obligations et craintes. Et bien que Satou bénéficie d'une aide extérieur qui possède un effet cathartique, il avance bien plus face à des épreuves, qu'au final grâce à des séances de «reprise en main». Et c'est là pour moi que l’œuvre prend tout son sens, les erreurs de Satou, ses peurs, parfois ses réflexions ou encore ses vices sont des choses récurrentes chez l'être humain, et bien qu'on se dit souvent qu'on ne tombera jamais là-dedans, on ne peux s'empêcher de craindre ou de comprendre les expériences de notre protagoniste.

Bienvenue dans la NHK est une œuvre profondément humaine à mon goût, l'auteur dans la préface de son roman, pose directement les bases en exposant son point de vue sur le mot «complot» et l'effet qu'il a sur nous, mais aussi la nature qui s'en dégage. Ce mot étant la source-même de la lâcheté (selon lui) et juste une façon de fuir des éléments blessants de la vie sous couvert de mystère et d'un ennemi qui est (ou se cache dans) la société. On assiste alors à une individualisation sociétale, la société n'est plus un environnement, mais bien un individu source de nos maux.

Pourtant on se rendra compte tout au long du manga que notre personnage se retrouve bloqué certes parfois par manque de compétence, mais aussi car il ne fait que se réfugier derrière cet individu. S'il n'a pas de travail c'est parce qu'il craint la société, s'il n'arrive pas à nouer des liens c'est qu'il les considère comme des menaces, s'il n'arrive pas à avancer dans la vie, c'est parce qu'il la considère comme son ennemie et de ce fait, pense à la vaincre plutôt qu'à en tirer profit.

Et Tatsuhiro Satou n'est pas le seul exemple, chaque personnage possède une réponse à la problématique à laquelle il fait face, qu'ils appliquent eux-même dans leur vie parfois sans s'en rendre compte. Et eux tous tirent un enseignement de chacun, ce qui forme en quelque sorte une société, celle justement qu'ils essayent de combattre.

Bienvenue dans la NHK est donc pour moi une œuvre qui symbolise parfaitement la reprise en main de soi-même. Bien que l'auteur tend à relativiser le concept de «mal» en jugeant celui-ci comme «bouc émissaire» pour notre propre incompétence, il pousse son personnage et les lecteurs à penser que la seule chose pouvant faire notre bonheur c'est nous-même. Au fond aucun complot au monde ne s'acharne à nous empêcher de vivre le bonheur que nous cherchons. L’œuvre nous responsabilise en nous chargeant le dos de réalité, tout en nous tapotant l'épaule avec une petite blague.



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Un beau matin, Hirofumi se réveille dans sa chambre, mais tout lui semble étrange… L’irruption de sa famille ajoute encore à son trouble, car leur apparence a brusquement changé depuis la veille. Mais le jeune homme comprend vite que le problème vient de lui : il a perdu en une nuit ses souvenirs des deux dernières années. Par la suite, son médecin lui explique qu’il est devenu amnésique il y a deux ans à cause d’un accident, et qu’il vient de récupérer son ancienne mémoire. Malheureusement, il a par la même occasion oublié tout ce qui lui est arrivé depuis ses 14 ans. Sa situation se complique encore quand un inconnu du nom de Daigo lui apprend qu’ils sont en couple.

 Si Dear Myself commence comme une comédie, l’histoire prend rapidement un ton plus grave. Rejeté par Hirofumi, Daigo semble plonger dans le désespoir. Incapable d’accepter que celui qui l’aimait hier puisse l’avoir oublié, il en devient presque agressif. Mais cette situation n’est pas seulement douloureuse pour lui. Devant son chagrin, Hirofumi ressent une douleur qu’il ne comprend pas et qu’il veut apaiser au plus vite. Il va devoir entamer un dialogue avec l’être qui a vécu dans son corps pendant deux ans, son semblable dont il ne sait pourtant rien.

En reconstituant les deux dernières années de son existence, Hirofumi essaie surtout de mieux comprendre ses rapports avec Daigo. Comment ont-ils construit leurs premiers liens ? Pourquoi ce garçon paraît-il si dépendant de lui ? D'où vient cette blessure profonde, qui paraît ronger Daigo depuis des années au risque de le détruire ? Dear Myself est en fait le récit d’une relation amoureuse prête à renaître sous un nouvel aspect. Même si Hirofumi a retrouvé sa première personnalité, est-il vraiment possible d’oublier des sentiments aussi forts ?




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Si la série connaît un succès énorme au Japon (Oresama Teacher (vo) a été dans le top 2017 des mangas dont les japonais aimeraient voir une adaptation anime. De plus, les nouveaux tomes sont très fréquemment dans les tops Oricon!), on ne peut pas en dire autant en parlant de ses ventes dans l'hexagone... Cela faisait un moment que j'avais pour volonté de parler de Fight Girl, on peut dire que ce premier thème tombe à point !

''Nouveau départ'' ; que je vous présente rapidement le synopsis : Fight Girl suit l'histoire de Mafuyu, une ex-délinquante renvoyée de son lycée suite à une énorme bagarre, et qui a pour volonté de repartir de zéro et de devenir une jeune fille ''normale'' dans son nouvel établissement... Est ce vraiment si simple ?

''Chassez le naturel, il revient au galop !'', le proverbe est parfait pour décrire la situation de notre rebelle au cœur tendre... Honnête, droite, et agissant toujours sans arrières pensées, Mafuyu est une héroïne se distinguant de beaucoup d'autres, par son naturel déconcertant, mais aussi par sa fâcheuse manie à défendre les personnes en détresses à coup d'énormes baffes & coups de poings...

 La série ne se montre jamais très sérieuse, enchaînant quiproquos sur quiproquos, l'ensemble est frais et délirant, et on pourra appuyer le tout avec un trait vif et une mise en page animée. L'humour décalé est semblable à celui pouvant être trouvé dans Gekkan Shoujo Nozaki-kun, toujours dans l'absurde, dans l'excès, on se moque des codes et on joue avec.

Beaucoup de rire et de bonne humeur, avec des personnages débordants d'énergie, Fight Girl est une œuvre se moquant allègrement des conventions, et pouvant plaire à beaucoup de monde. L'exemple même d'une série qui fait disparaître toute étiquette.




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L’Habitant de l’infini est une épopée de Hiroaki Samura (publiée en France chez Sakka) qui se déploie sur plusieurs milliers de pages. Le dévoilement des ressorts d’un de ces épisodes ne devrait pas gâcher le moindre plaisir de lecture…

« Je n’oublierai aucun de vos visages… vous qui avez tué mon père et fait voir l’enfer à ma mère… »

L’habitant de l’Infini est un voyage, l’encre et la langue étoilée des postures, un ballet de sang noir où bout en embuscade la fuite ou le vent, une épopée et une aiguille glissée sous le sein de la vengeance … La vengeance … L’habitant de l’Infini de Hiroaki Samura est une ligne de fuite ... irréversibilité, inversion, introversion, perversion, travestissement, aversion, diversion … le récit de l’impossible conversion ?

La vengeance, sous toutes ses métamorphoses, intéresse la littérature parce qu’elle doit sentir dans son déploiement une certaine homologie avec la forme de ses récits : inertie des normes et intensité des transgressions, circularité des motifs et lignes de fuite inexorable. Or la notion de conversion est elle aussi au cœur de cette double idée contradictoire de « mouvement circulaire » et de « métamorphose », c’est le sens qu’avait le terme en latin et dont on retrouve la réappropriation de l’antithèse dans le cadre du prosélytisme chrétien au XVIIe siècle. La « conversion religieuse » consiste en un « retour à la vraie foi », un événement, une révélation qui déchire le fil du mensonge pour rendre l’existence à Dieu. Devenir ce que l’on est vraiment, rejoindre son essence, la révolution intime est une réconciliation entre essence divine et existence terrestre, la chrétienté peut alors prétendre à l’universalisme… et semer la terreur dans le monde. La controverse de Valladolid à l’issue de laquelle les autorités cléricales institueront le fait que les sauvages sont bien humains est un événement décisif puisqu'il fallait qu’ils le soient pour que l’idée de conversion reste pertinente. Se convertir exclut qu’on fût trop radicalement l’Autre, il faut un rivage divin vers lequel revenir…

Vengeance : cycle des haines et des ressentiments et ligne de violence et de transgressions.
Conversion : retour à un être authentique et fil de la Révélation. 
- Est-ce que l’acceptation de l’héritage des ressentiments est une conversion à la violence légitime ?
- Est-ce qu’on se convertit pour échapper au retour du même et s’aventurer dans de nouvelles obliques ?


LA VENGEANCE ET LA CONVERSION : Ligne de fuite et cycles de douleur.


Lin a senti le souffle de la fin du monde sur sa nuque lorsque la fureur des renégats du clan Itto-Ryu menés par Kagehisa Anotsu s’est abattue sur le dojo de son samouraï de père. Aidée par Manji, le tueur d’une centaine, rendu immortel par les vers de la prêtresse aux huit-centaines, la jeune fille a déjà vu dix membres du clan maudit périr à ses pieds, lorsqu'elle erre entre les baraquements de la fête qui se tient ce jour-là à Naito-Shinjuku… C’est alors qu’elle le vit… Kawakami Araya… devant un étal de masques de mort ou de fête, de théâtre ou d’oubli, sabre dressé contre Manji, geste figé par le regard de l’enfant qui lui crie : « Père !... »

Tout l’épisode est construit sur le modèle de la répétition, cercles concentriques des enfers. Bergson nous explique que la machine-mémoire a un double fonctionnement : pour pallier l’oubli, on peut essayer d’étirer le fil des souvenirs, le suivre rétrospectivement dans le labyrinthe des faits crédités jusqu'au secret qu’il dissimule. Mais on peut aussi sautiller d’un cercle de sensations à l’autre, guidés par les synesthésies et les associations d’idées jusqu'à celui dont seul le voyage révèle l’incandescence.

A l’issue de l’assaut du clan Itto-Ryu, et une fois que le père de Lin a péri, Kawakami Araya peint le corps de la mère de Lin, de mort et de sang avant de la posséder et « de lui faire voir l’enfer ». Plus tard, il peint des masques pour les enfants et résout un conflit entre deux gamins s’arrachant le seul masque de Tengu de l’étal en offrant à celui qui est lésé un masque qu’il refaçonne et éclabousse de son sang. Plus tard encore, il appose les mêmes couleurs de la mort sur le corps de Lin qu’il vient d’assommer puis les grave au couteau sur celui de Manji qu’il vient de maîtriser. La gradation du Spectacle permet de recréer les conditions d’apparition du souvenir hystérisé de la scène de meurtre initiale. Araya essaie d’échapper à son passé en se dissimulant parmi les marchands et en mentant à son fils sur son passé dans le clan d’Anotsu. Mais c’est parce qu’il veut conforter son mensonge en effaçant son passé qu’il décide de supprimer Lin, trace vibrante de celui-ci. Dès lors, tel Œdipe, il se précipite vers le monde d’avant le Masque, celui des peintures sur corps qui ouvrent les portes de l’Enfer, c’est adossé à une de ces portes qu’il finira par périr… La vengeance est un opérateur de conversion essentielle, le travestissement n’a pas résisté au retour du Même.

Lin, de son côté, éprouve la même dialectique de la ligne et du retour du Même, de l’authenticité et du divertissement. Pour Pascal et les jansénistes, au XVIIe siècle, le théâtre était moralement condamnable en ce qu’il dirigeait les émotions, les affects les plus intenses des spectateurs vers un objet mensonger, artefact de Dieu. Lin vient de rencontrer Anotsu et sa foi en la vengeance vacille, ne lui a-t-il pas assuré que chaque pas qu’elle croit accomplir pour « rejoindre » la vengeance n’est rien de moins qu’une ligne de fuite qu’elle emprunterait et qui l’en « divertirait » ? Et pourtant, lorsque la chaîne des répétitions s’enclenche ce jour-là à Naito-Shinjuku, dans l’incendie de l’insolence d’enfance face aux délires des machines de honte et d’honneur du monde adulte, quel est le sens de la conversion provoquée ?

Souvenir de fête : Lin, enfant attendant ses parents avec son grand père un jour de fête et de vœux et le vieil homme, tout de regrets déchiré, la met en garde contre les velléités de vengeance du clan de celui que son propre père a exclu auparavant... Chaînes familiales de l’honneur et de la honte. 
Lendemain de fête : le fils n’est pas convaincu d’avoir vraiment tué l’assassin de son père… alors garder vive la vengeance « un po’ per celia, un po’ per non morire » (« un peu pour se raconter des histoires et un peu pour ne pas mourir » Madame Butterfly…). 

Jour de fête : Lin a croisé l’enfant du monstre repenti, l’insolence de celui-ci face à un samouraï dont le désir de puissance n’est plus qu’ostentatoire contraint l’ancienne fille de la noblesse à retrouver son rang dans la mise en scène de l’excuse humiliante sous le masque de l’aristocrate politesse et à le voir sali dans le même mouvement par le silence d’esclave qui accompagne l’humiliante agression. « Si une fille de samouraï peut le faire, alors toi, tu dois aussi pouvoir rester à ta place. » conclut en guise de morale à l’enfant, le samouraï, légitimant et réinstituant paradoxalement, dans les codes pervertis du nouveau monde d’alors, la jeune Lin dans son statut de noble écrasée d’héritage contraint. L’enfant avait conduit le monstre à redevenir père et à se convertir, c’est lui qui conduit Lin jusqu'au même faiseur de masque, « mon père m’a appris qu’il fallait savoir remercier proprement celui auquel on est redevable. Suivez-moi jusque chez moi ? » Que valent les conversions quand elles sont renversées par les enseignements des pères ? Le fils et toute possibilité d’excuses écartées, exclues, s’ouvre un entre-deux-mondes à l’aune de la présence-absence de l’œil de l’enfant, la chaîne des répétitions peut à nouveau se réenclencher. Lin est vite parée des couleurs de la mort avec lesquelles Araya avait recouvert le corps de la mère avant de la violer et de l’assassiner. La ligne de vengeance n’est pas une ligne de fuite glissant de conversion en conversion, elle est la connexion infernale des cercles concentriques de la mémoire. Si cette fois la femme survit et le masque tombe, c’est parce qu’un grain de poussière s’est immiscé entre les cercles de l’enfer, Manji. Si Lin « se convertit » et non s’abandonne à la vengeance, c’est qu’elle ne se sacrifie pas à un retour au Même mais s’engage dans une voie de sublimation.

« CONVERSION » vs « NINGEN » : la voie en partage


Cependant, rien de ce qui a été proposé ici ne résiste à l’analyse, cet édifice s’effondre vite si l’on prend précisément en compte ce qu’Anotsu dit à Lin lorsqu'il la croise par hasard peu avant ce jour de fête à Naito-Shinjuku. En effet, Lin ne l’a pas encore reconnu quand elle tente par surprise de le tuer. Elle use d’une technique qu’elle a élaborée seule pendant les deux ans qui ont suivi la mort de ses parents pour rendre possible sa vengeance… Or Anotsu qui l’esquive facilement lui rappelle que son grand-père a été exclu du dojo Honjyo, la maison d’origine de Muten-Ichiryu, futur Asano dojo, parce qu’il avait décidé d’utiliser un sabre étranger et donc de transgresser le code samouraï. Il ajoute que sa technique à elle transgresse également ce code, et qu’elle emprunte de ce fait la voie ouverte par le clan Itto-Ryu, une voie devenue irrésistible par le massacre de son père. Pour comprendre l’intensité du trouble de Lin, l’analyse paraît désormais bien à l’étroit dans le couple de notions « conversion » / « vengeance » qui, s’ils allient la ligne de fuite aux cycles de retour au Même, ne peuvent embrasser les exigences du concept japonais de « Ningen ». Expliquons-nous. 

En Europe, le paradigme de l’individualisme (pour caricaturer un peu) a une triple origine. D'abord, il est issu, comme nous l’avons vu, de l’idée chrétienne de sujet authentique, lié à Dieu par-delà les tentations des travestissements séculiers. D'autre part, il est l’héritier de l’effort de Descartes d’extraire une certitude du cogito et non du milieu où évolue le sujet, le sujet se trouve « absolutisé », « sujet pensant ». Descartes affirmait « j’ai conçu de là une essence qui n’a besoin d’aucun milieu pour être », dès lors le sujet moderne s’affirme auto-fondateur et s’absolutise en se dégageant du tissu relationnel dans lequel il était plongé. Enfin, l’affirmation de l’originalité du « créateur incréé », de l’inspiration artiste à l’âge romantique confirme le divorce du sujet et des conditions socio-historiques de son expérience. Nous héritons aujourd'hui de ces constructions sociales lorsque nous évoquons la primauté de « l’authenticité » des comportements en famille ou avec les amis contre « le rôle » joué, « le masque » porté dans les autres milieux sociaux (un exemple parmi des milliers d’autres). La construction occidentale de l’individu n’est pas seulement spéculative, elle oriente des formes d’organisations sociales : la circulation des œuvres d’art (primat de la valeur d’originalité et d’authenticité, mépris pour la copie), l’organisation du travail (CV devant être réalisés par des lycéens pour valoriser leurs engagements, leurs goûts, leurs intérêts, dans un monde pourtant standardisé de l’emploi / valorisation des valeurs d’enthousiasme et d’initiative personnelle au travail…), la structuration du champ du sport (valorisation de l’ailier au rugby et de l’attaquant-dribbleur au foot etc.). A l’opposé, la persistance des chaînes de dons et contre-dons au Japon (si votre fille est invitée par une amie, vous devez offrir un cadeau en retour qui ne soit pas « égal » à la valeur estimée de l’invitation pour ne pas clore la chaîne de dettes-relations, mécanisme d’ajustement très largement vérifiée ou sanctionnée par l’attitude de tiers proches etc.) témoigne d’un attachement à l’ancrage de l’individu dans l’entre-lien, la relation précédant toute essence et conditionnant toute existence. 


Pourquoi ce détour était-il nécessaire ? Sans doute pour montrer que la notion de « conversion » est ancrée dans une épistémè européenne, une construction particulière de l’individu qui n’a pas cours au Japon et qui ne nous permet pas d’appréhender l’incendie que prétend lever le Itto-Ryu dans les chaînes de vengeance qui agitent le code d’honneur du samouraï, alors en voie de figement, d’hystérisation, depuis que la paix a été instituée par le Pouvoir Central. Notre analyse en termes de superposition de cycles de violence et de mémoire ne repose que sur le présupposé de l’intervention « accidentelle » de ces « presque rien » dont parle André Bazin à propos du génie du Chaplin. Pour le critique de cinéma, les gags burlesques sont des situations à double-sens suspendues à un absurde presque-rien susceptible de les faire basculer du côté tragique ou grotesque, chute au cours de laquelle ces situations garderont la mémoire de cette hésitation originelle. Mais quels sont « les presque-rien » déclenchés au cours de l’affrontement de Lin/Manji et d’Araya : successivement, le regard de l’enfant qui fige le geste du père, la rencontre fortuite de l’enfant qui, à l’aune de la honte et de l’honneur, conduit Lin jusqu'au vendeur de masque, un sabre oublié, un enfant écarté, des excuses non prononcées, une attente trop longue avant l’étranglement nécessaire de la proie, un retour providentiel, un espace exigu, une armoire qui s’effondre, une immortalité ignorée, une arme, laissée puis oubliée, fixée à la balustrade, et le regard de l’enfant qui revient…

Si l’on croit voir ici l’œuvre d’une mécanique inexorable de la vengeance ou des forces de conversion authentique derrière les travestissements, on finit par perdre de vue ce qu’est le Itto-Ryu. C’est un clan « d’outsiders », à l’organisation décentralisée et sans objectif politique précis. Hors des actions ponctuelles, hors des fulgurances, il consiste en un réseau lâche d’agents à la double-vie dissimulée dans la société. Araya appartient toujours au clan, des hommes viennent l’informer de la venue de Manji. Il ne s’agit cependant pas d’une organisation terroriste, c’est important. Une organisation est qualifiée de « terroriste » quand dans le même mouvement elle est déterminée de façon dualiste : un objet transcendant (une « éthique » absolue déconnectée du milieu, du « Fûdo ») et des sujets qui s’extraient et s’abstraient du monde, reliés à cette éthique transcendante par un système de croyances incorporées et portées par des discours de légitimation d’action (bien sûr ce dualisme est lui-même un leurre, et l’on peut évaluer les conditions socio-historiques d’apparition de tels mouvements). L’action violente est la modalité de retour au monde choisie parce que l’éthique est de destruction du « ningen », mais alors elle interdit tout ajustement possible de la réalité avec cette éthique première, parce qu’elle est de destruction du « ningen ». Or le but d’Anotsu, le « chef » d’Itto-Ryu est précisément d’agir sur le fûdo, il ne s’agit pas de « convertir » des femmes et des hommes à une « idée » mais plutôt de créer de nouvelles chaînes de contagion et de violence entre les êtres, dans lesquelles réside précisément sa contestation du code social de régulation des rapports humains qui entretient privilèges et mépris aristocratiques de classe. La série des presque riens qui précipite le récit de vengeance est une de ces chaînes de contagion qui laissent ses chances à quiconque accepte de déployer ruses, savoir-faire, habiletés, forces, techniques pour défendre sa façon de vivre et ses choix. L’Habitant de l’infini déploie une galerie extraordinaire de personnages qui tous cherchent à ajuster leurs techniques de combat à leurs atouts physiques, à leurs connaissances des milieux, à leurs penchants (c’est la somme des « petits rien » que nous avons listés dans le cadre de cet affrontement particulier). Le Itto-Ryu n’est pas un groupe mais une juxtaposition de personnalités engagées dans une voie de connaissance personnelle. Le Itto-Ryu est un individualisme qui ne peut être compris que si le samouraï est appréhendé dans les interstices d’un milieu social et naturel vécu et non géré. Le Itto-Ryu est une voie, une chaîne d’incendies répandus, l’embrasement des relations de domination. La vengeance de Lin, par la nature de son déploiement, est la victoire du Itto-Ryu car c’est bien le chemin qui décide du but et non l’inverse.


  
On se retrouve demain matin pour la publication de sept autres textes !
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2 commentaires:

  1. Aaaah c'est vraiment super! Je suppose que l'on doit ça à la cheffe d'orchestre mais la variété des titres présentés fait chaud au coeur, et les différents styles des paragraphes rendent la lecture bien plus intéressante, c'est génial!
    En tout cas tout le monde a fait du bon travail, j'ajoute jusque que j'entend beaucoup parler d'Arte en ce moment et l'enthousiasme de Moka donne envie; et la chronique de Philippe n'est pas forcément facile à suivre mais une fois au bout je trouve la conclusion particulièrement pertinente ("créer de nouvelles chaînes de contagion et de violence entre les êtres" c'est parfaitement décrit), c'est super.
    Bravo à tout le monde héhé!

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    1. Je n'ai rien fait du tout, c'est vous qui avez fait tout le boulot ! Mais oui, il y a plein de titres et de styles différents, c'est chouette ♥ (encore merci Gala !!)

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